DESCRIPTION PHONOLOGIQUE, GRAMMATICALE ET LEXICALE DU MORE, LANGUE AMAZONIENNE DE BOLIVIE ET DU BRESIL

Geralda de Lima Vitor Angenot

Resumo


La description grammaticale proposée ci-dessous se rattache à une tradition méthodologique de description de langues de tradition purement orale, généralement non-indoeuropéennes – le plus souvent africaines - qui s’est consolidée dans certains centres de recherche ethnolinguistique, comme, notamment, celui du Musée Royal de l’Afrique Centrale de Tervuren, en Belgique et de l’école bantouiste de l’Université de Leiden, en Hollande. Le sous-bassement théorique qui reflète la formation sur laquelle se fonde le présent travail est essentiellement tributaire d’un certain nombre de travaux africanistes de base structuraliste et générativiste. Ma formation principale a été postscolaire : elle est particulièrement redevable à un ensemble de descriptions auxquelles j’ai eu accès en « fouinant » dans la vaste bibliothèque personnelle que mon époux, Jean-Pierre Angenot, a ramené d’Afrique quand il s’est installé au Brésil en 1975. Sous la houlette – discrète mais toujours disponible – de mon époux, je me suis familiarisée méthodologiquement avec ces nombreuses descriptions et comparaison des langues bantoues, tout en vivant au fin fond de la forêt amazonienne. Après la conclusion de mon « master’s degree » en 1997, j’ai été ainsi amenée à fréquenter virtuellement la compagnie quotidienne de linguistes tels que  MM. A. Emiel Meeussen, Jan Voorhoeve, André Coupez, Jaap J. Spa, Jean Doneux, Thilo Schadeberg, Jacques L. Vincke, Marcel Kadima, Claire Grégoire, Yvonne Bastin, Barbara Kempf et Jean-Pierre Angenot, parmi tant d’autres.

Pourquoi une telle influence prépondérante africaniste plutôt qu’amérindianiste?  Pour diverses raisons d’ordre essentiellement politique liée à l’histoire coloniale, en plus des circonstances personnelles que je viens de narrer. Il est un fait indéniable que depuis plus d’un siècle - depuis Bleek puis Meinhof, en passant par Doke, Guthrie et en aboutissant à Meeussen et Voorhoeve – s’est consolidée toute une tradition scientifique en linguistique africaine qui n’a commencé que relativement récemment mais avec un long retard à se développer de mode similaire aux Etats Unis et aux Pays Bas dans le domaine des langues amérindiennes, principalement d’Amazonie.

 

Toutefois, l’élaboration de cette description de la langue moré est aussi fortement redevable à la formation que j’ai reçue  pendant le cours de Maîtrise en Linguistique du “Centro de Pesquisas Linguísticas da Amazônia” de l’Université Fédérale de Rondônia; C’est là, au campus de Guajará- Mirim, que m’ont été entrouvertes pour la première fois les portes des théories linguistiques contemporaines, notamment, dans le domaine de la phonologie, la Géométrie des Traits et la Théorie de l’Optimalité.

Les modèles théoriques de la linguistique sur lesquels cette description est articulée sont essentiellement ceux qui découlent de la tradition du structuralisme bloomfieldien revigorée par divers courants de pensée contemporains. En ce qui concerne la phonologie (cf. Chapitre 2), je présente, en guise d’introduction succinte, une description phonémique, que je considère être une première étape indispensable lorsque l’objet traité est une langue « exotique » qui n’a jamais été décrite auparavant. La confiabilité des interprétations phonologiques repose sur une identification préalable des segments phonétiques attestés en moré, qui a été obtenue instrumentalement à la suite des analyses acoustiques que j’ai réalisées entre 1996 et 1997 en utilisant les systèmes WINCECIL et Speech Analyser  mis au point par le SIL puis, à partir de 1998, en recourant au système PRAAT développé par Paul Boersma et ses collègues d’Amsterdam, pour d’ultimes vérifications de données.

Je propose ensuite, de façon détaillée, un traitement (morpho)phonologique plus abstrait et plus complexe réalisé dans un cadre conceptuel mixte qui intègre à la fois une approche conceptuelle développée par la Phonologie Naturelle de Stampe et une approche  formaliste propre à la théorie post-générative dite non-linéaire, avec une emphase toute spéciale sur les modèles de la Phonologie Lexicale et Post-lexicale de Kiparsky et de Mohanan, de la Géométrie des Traits de Clements et de la Phonologie Moraique de Hayes. Enfin, pour conclure, est esquissée une invitation à une recherche d’explications expérimentales selon la toute récente théorie de l’Optimalité Fonctionnaliste proposée par Boersma (1998).

Quant à l’approche théorique suivie pour la description grammaticale du moré, l’apport conceptuel de la théorie générative et transformationnelle est indéniable bien qu’assez peu assumé du point de vue formaliste, en raison principalement d’un moindre controle de ma part des modèles syntaxiques plus récents. L’analyse proposée ici sest voulue essentiellement fidèle à la reproduction des faits de langue observés et cela de façon pragmatique sans allégeance à tel ou tel modèle morphosyntaxique particulier. La démarche méthodologique suivante a été adoptée : à partir des structures générales de la langues auxquelles s’appliquent, le cas échéant, un nombre minimal de prescriptions simplificatrices, sont identifiées des structures syntaxiques de surface, lesquelles sont (morpho)phonologisées au niveau du lexique.

Un ensemble de règles structurelles génère donc, de mode algorythmique, les structures syntaxiques sous-jacentes de la langue. Ces structures abstraites sont dites profondes par opposition à celles qui sont qualifiées de superficielles, dans la mesure où elles ne sont pas nécessairement susceptibles d’être phonologisées directement, devant, dans tel cas, souffrir certaines modifications avant de  l’être. Ces transformations éventuelles sont essentiellement des régles morphologiques de simplification qui consistent en des sous-entendements, c’est-à-dire des effacements, de certains morphèmes ou syntagmes. Occasionnellement, ces règles peuvent toutefois consister à insérer l’un ou l’autre élément adventice afin d’éviter des risques d’ambiguïtés.

Puisque leur principale fonction consiste à  simplifier les structures auxquelles elles s’appliquent sans toutefois mettre en cause leur intelligibilité sur le plan sémantique et voire pragmatique, ces règles sont téléologiquement régies par le principe universel dit « du moindre effort ».

Il convient d’observer que les règles de « transformation morphologique » proposées ici sont souvent moins abstraites que celles permises par la tradition chomskyenne et post-chomskyenne. En effet, alors que les structures syntaxiques superficielles phonologisées ici décrites correspondent aux registres de langue attestés par l’usage normal et spontané, les structures  abstraites que je dénomme sous-jacentes ne pourront jamais être taxées de vues de l’esprit, de constructions  de linguiste que le degré d’abstraction rendrait inacessibles à la conscience linguistique des locuteurs dont je prétends expliquer la langue. Bien au contraire. Toutes les structures que je qualifierai de sous-jacentes reflètent diverses facettes de la conscience de mes informateurs, lesquels, contre toute attente, se permettent toujours de réaliser phonétiquement telles quelles, tout en insistant sur le fait que ces productions peu courantes ne sont acceptables que dans un contexte ultra spécifique d’explicitation extrèmement marqué, presque forcené.

 Par exemple, la phrase qui signifie « Le jaguar regarde le sorcier » et est prononcée [ cCIRic| nn| *Ikxat| cCInam| ] a une représentation (morpho)phonologique qui est / kitik # naù-/n # /ikas # kinam /, laquelle constitue, pour sa part, la phonologisation lexicale de la structure syntaxique superficielle « regarder # I-M # sorcier # jaguar ». Toutefois, comme il sera démontré, cette structure superficielle est elle-même dérivée d’une structure sous-jacente plus abstraite identifiée comme  « regarder # R1-M=I # PRE=R1-M # sorcier # jaguar », dans laquelle les éléments soulignés seront effacés par l’application de règles morphologiques spécifiques de sous-entendement . En principe, dans le «bon usage » normal de la langue moré, cette structure sous-jacente détaillée n’est jamais phonologisée. Toutefois, en essence, elle n’en est pas moins phonologisable, pouvant être réalisée dans des contextes pragmatiques très marqués sous la forme super-explicitée **[ cCIRic| kx na pakxn| *Ikxat| cCInam| ]. Par convention, les doubles astérisques précèdent les phonologisations normalement absentes dans les registres stylistiques usuels. En conclusion, cet exemple atteste le caractère d’abstraction contrôlée et non débridé des structures sous-jacentes proposées, dont les propres informateurs natifs du moré légitiment toujours le caractère de réalité psychologique.  

L’ensemble des règles nécessaires et suffisantes pour dériver les structures syntaxiques superficielles du moré qui seront présentées en cours de chapitre sont d’abord regroupées sous la forme d’un premier inventaire global qui est destiné à faciliter le maniement du lecteur. Il sera suivi par un second inventaire qui regroupe l’ensemble des règles de phonologisation des morphèmes individuels susceptibles de se concaténer dans les différentes syntagmes.

            Quant aux règles morphosyntaxiques qui expliquent les simplifications de certaines structures sous-jacentes en d’autres superficielles, elles auraient pu aussi être regroupées en un troisième inventaire préalable. Toutefois, étant donné leur caractère spécifique, elles seront décrites dans les sections concernées tout au long du chapitre 4.


Palavras-chave


Description, langue Moré, Amazonie, Bolivie

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